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La pédagogie comme billet d’entrée au Mali

2013-04-29


Par monsieur Jean-Marie Desroches, collaboration de Mme Marie Lacoursière, édimestre, Portail du réseau collégial du Québec.

En 2010-2011, monsieur Jean-Marie Desroches, enseignant au programme de sciences du cégep de Drummondville, concrétisait, en complicité avec sa conjointe optométriste, un projet de coopération internationale d’envergure. La réalisation de ce projet lui a permis de faire rayonner à Bamako, au Mali, des qualités de pédagogues humanitaires. Son témoignage illustre de belle façon les exigences et les effets bénéfiques de la coopération internationale à travers l’engagement, la détermination et la persévérance.

Les enseignants de cégep sont rarement conscients du fait que leur expérience les place à l’avant-garde sur le plan de la pédagogie. Pas besoin pour cela de maîtriser toutes les subtilités de la didactique ou du socioconstructivisme puisqu’ils baignent déjà dans l’effervescence d’un milieu où sont valorisées l’innovation pédagogique, l’utilisation des nouvelles technologies de l’information et l’application des découvertes les plus récentes. Sans compter que la proximité avec le monde universitaire américain les gratifie d’automatiques retombées et que, tous les étudiants des universités québécoises vous le confirmeront, l’image de marque des cégeps est la proximité avec les apprenants.

Mon expérience de l’enseignement m’a bien confirmé cette perception et, en retour, mon bagage s’est trouvé puissamment enrichi par mes deux séjours au Mali. Il est vrai que, dans le contexte africain, l’éducation supérieure prend une valeur proportionnellement plus forte qu’ici, aussi bien pour l’apprenant que pour l’enseignant, car l’action d’un simple prof a une plus grande portée. Je reviendrai plus loin sur les circonstances qui nous ont lancés dans ce pays à peine plus petit que le Québec, où 16 millions d’habitants foulent fébrilement les rives du grand fleuve, le Niger, qui en irrigue la partie sud. Dès le début, on m'a accordé carte blanche pour organiser ou réorganiser les cours d’optique géométrique en fonction de mon propre bagage. J’ai donc eu l’occasion de récrire certains contenus à partir de concepts typiquement « nord-américains ». S’il est vrai que, pour des raisons sociohistoriques, les universités d’Afrique de l’Ouest sont très influencées par la documentation, les concepts et le cursus universitaire français, le Québec, de son côté, a fait sa propre synthèse des influences américaine et française, que ce soit en sciences pures, en sciences humaines ou en pédagogie. Or, ma conjointe et moi enseignions justement dans un champ professionnel qui ne fait encore que percer dans la francophonie hors Québec : l’optométrie1.

L’Afrique de l’Ouest (AO) est une vaste zone située au sud du Sahara et regroupant seize pays, dont neuf se revendiquent encore de la francophonie (dans le sens que le système d’éducation fonctionne en français). En 2012, on estimait la population de l’AOF à 114 millions (la croissance démographique est extrême : 80 millions en 2005) sur un territoire trois fois grand comme le Québec. À l’intérieur de cette vaste géographie, le Mali est un pays de 16 millions d’habitants occupant une superficie un peu plus petite que le Québec, regroupée autour de la zone fertile (fleuve Niger) au sud.

Pour ce projet de coopération internationale, je m’étais placé, quatre ans auparavant, sur un régime de congé sabbatique à traitement différé. Pourtant, ce n’est qu’en avril 2010, trois mois avant de partir, que nous avions finalement confirmé le point de chute : l’Institut d’ophtalmologie tropicale de l’Afrique (IOTA), à Bamako au Mali. N’étant encore pris en charge par aucune ONG, nous avions couru le risque de nous lancer, bille en tête, dans ce voyage vers un centre hospitalier universitaire2 qui nous offrait des conditions en apparence acceptables : un pécule «à la malienne» et un logement presque gratuit. Nous avons donc vendu maisons et autos pour atterrir, véritables sans-abri, dans une capitale totalement exotique pour deux quinquagénaires néo-africains que les courriels ne rassuraient pas tout à fait. Pour parer à toute éventualité, nous avions convenu de réévaluer notre situation au bout d’une semaine ou deux et de nous autoriser un déguerpissement rapide advenant que les conditions fussent trop pénibles. Heureusement, ce ne fut pas le cas, non seulement on nous accueillait de façon enthousiaste, mais les conditions de vie que nous avons trouvées sur place s’avéraient acceptables. De surcroît, nous avions organisé une cueillette de matériel usagé auprès des optométristes du Québec. Et nous avons été submergés par leur générosité : nous arrivions avec 850 kg d’appareils répartis en 40 boîtes qui se sont avérés fort utiles 3.

En 2007, quand les ministres ouest-africains de la Santé avaient demandé au Mali de former des optométristes à l’IOTA, cela impliquait non seulement de mettre en place une formation nouvelle, mais aussi d’implanter une profession, jusque là inconnue, dans la francophonie hors Québec, la planète ne comptant alors qu’une seule école francophone d’optométrie de niveau universitaire, au sein de l’Université de Montréal. Ma conjointe étant optométriste, et moi, professeur d’optique géométrique, notre arrivée en 2010 mettait donc en contact deux univers qui se cherchaient, ce qui expliquait largement l’enthousiasme de nos hôtes.

L’« équipe » que nous venions renforcer était constituée en tout et pour tout d’une seule personne : Amassagou Dougnon4 . Après des études en France, celui-ci était devenu en 2003 le seul optométriste reconnu du Mali. À partir de novembre 2008, il allait aussi devenir le seul professeur d’optométrie de toute l’Afrique de l’Ouest francophone 5. Et c’est en 2010 que, pour la première fois, il devait superviser simultanément trois cohortes étudiantes. Clairement, le Dr Dougnon ne pouvait plus diriger seul le « Centre de formation en optométrie » car, en outre, il tenait clinique trois jours par semaine -- n’oublions pas qu’il était, et il est toujours, le seul optométriste diplômé du Mali!

Au Mali, comme dans toute l’Afrique de l’Ouest francophone, ceux et celles qui ont la chance de porter des lunettes adéquates les ont habituellement obtenues à l’étranger (en France ou dans les pays anglophones limitrophes si on exclut l’infime minorité qui fréquente la clinique du Dr Dougnon à l’IOTA). Il est donc évident que la plupart des gens n’y ont pas accès. Un enfant astigmate ou myope sera déclaré « aveugle » à partir de 3 ou 4 Dioptries et il n’est pas rare qu’il soit dirigé vers un centre de non-voyance où il apprendra le braille! On nous a relaté le cas de cette infirmière de 45 ans, très appréciée et efficace, ayant fait une dépression suite à de nombreuses erreurs de dosage et que son découragement avait acculée à la démission. Une simple paire de lunettes lui a permis de corriger sa presbytie et de reprendre son service, tout en recouvrant un amour propre qu’elle croyait hors d’atteinte. Dans le contexte malien, il n’est pas invraisemblable que cette infirmière ignorât tout du problème visuel dont elle souffrait.

Au tournant du XXIe siècle, l’Organisation mondiale de la Santé a choisi l’IOTA pour le lancement africain de sa grande opération « Vision 20-20 », dont l’objectif est d’éliminer la « cécité évitable ». Or, la définition de ce terme a connu une modification lorsqu’on s’est rendu compte qu’il pouvait exister également une cécité « économique » qui ne faisait pas partie du plan au départ. On estime maintenant que les vices de réfraction (besoin de lunettes) sont la deuxième cause de la cécité dans le monde et qu’ils entraînent des pertes économiques énormes. D’où l’importance du « Centre de formation en optométrie » dirigé par le Dr. Dougnon, dont la mission est de fournir à l’Afrique de l’Ouest dans son ensemble les ressources humaines nécessaires pour amorcer ce grand virage et fournir des lunettes à bas prix.

Il est remarquable que ma conjointe et moi soyons arrivés à ce point dans le développement d’un Centre de formation qui était déjà en marche. Le début d’un projet est toujours la phase la plus délicate et, dans ce cas-ci, un vigoureux plaidoyer avait déjà eu lieu auprès du Ministre de la Santé du Mali pour expliquer la nécessité de cette profession inconnue; des décisions cruciales avaient dû se prendre non sans rencontrer toutes sortes d’obstacles, mais qui avaient déjà été vaincus. Nous avons donc sans peine intégré notre rôle dans le développement institutionnel du Centre. De mon côté, j’enseignais aux élèves de première et deuxième années les principes de la convergence de la lumière, des lentilles, des prismes et du fonctionnement de l’œil, communément appelés l’optique géométrique. Carole, elle, donnait son enseignement aux élèves de troisième année en les entretenant des subtilités de la vision binoculaire : ésophorie, réserves fusionnelles, strabisme, etc. Tous les deux, nous avons peaufiné les notes de cours, conseillé le directeur sur les questions de développement institutionnel et contribué à tisser un réseau de liens avec des connaissances de Carole parmi les optométristes québécois et d’autres intervenants rencontrés dans des congrès6 . En prenant contact avec le CECI7 directement sur place, nous avons également été admis (bien que d’une manière bien atypique) dans la grande fraternité des coopérants internationaux.

Bientôt, l’idée me vint que mes étudiants comprendraient mieux si je pouvais, comme il est d’usage au Québec, leur faire réaliser quelques manipulations expérimentales simples. Là, ma débrouillardise fut mise à contribution puisque je devais oublier les appareils dispendieux et les démonstrations à grande échelle. Avec quelques milliers de « francs CFA » (quelques dollars), et un peu d’imagination, je rassemblai le nécessaire et, sans surprise, je constatai l’efficacité d’une telle manière de procéder. Trois ou quatre manipulations firent comprendre davantage et plus sûrement que 100 pages de schémas et de calculs. Aujourd’hui, il me reste encore à produire quelques centaines de pages de notes de cours et nous sommes évidemment dans l’expectative d’une amélioration de la situation sécuritaire avant d’envisager un retour à Bamako. Mais le chemin parcouru est déjà très encourageant.

Nos classes n’étaient pas nombreuses mais, au terme de nos deux séjours (2010 et 2011), nous avons formé une trentaine d’aspirants optométristes provenant d’une dizaine de pays africains. Dans la plupart des cas, ces courageux étudiants et étudiantes seront les premiers optométristes (ou assistant-optométristes) dans leurs pays respectifs; ils œuvreront d’abord sans reconnaissance officielle ni matériel sophistiqué, dans des contextes d’isolement extrêmes, dans des villes ou dans des missions de brousse. Chez tous, nous avons rencontré la même farouche détermination à œuvrer dans « l’humanitaire », comme ils disent, pour soulager l’immense besoin de voir de ces populations démunies.

Dans l’ensemble, j’ai senti que ma compétence était utile et, plus encore, celle de Carole, qui disposait d’une expérience professionnelle extrêmement précieuse et précisément celle qui était requise. De retour au pays, nous voulions entamer une phase deux de l’aide québécoise à ce Centre malien, mais nous avons été ralentis par les bruits de bottes au Mali et par les coupures budgétaires, puis carrément l’abolition de l’ACDI. Néanmoins, nous gardons un vif espoir de continuer à contribuer au développement de ce Centre qui compte beaucoup sur l’aide du Québec.

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1- Il faut savoir qu’en France, bien que tous les diplômes soient accessibles, seulement deux types de professionnels se partagent le domaine de l’optique : les ophtalmologistes, qui sont les médecins spécialistes des yeux et surtout de leurs maladies, et les opticiens, qui ajustent les lunettes en fonction d’une prescription et qui ont reçu une technique lunettière comparable au niveau cégep. On n’y trouve donc pas, contrairement au reste du monde, un spécialiste des problèmes visuels comme l’optométriste, qui dispose d’un doctorat professionnel universitaire et qui est capable d’analyser les défauts de vue et de la binocularité, d’ajuster les verres de contact ou même de diagnostiquer précocement les problèmes de santé oculaire.

2  L’IOTA est un centre hospitalier universitaire « de référence », spécialisé dans le traitement des maladies oculaires et affilié à l’Université de Bamako, au Mali. La dizaine d’ophtalmologistes de garde et l’optométriste y reçoivent plus de 400 patients par jour venant du Mali et des pays limitrophes. Ils y pratiquent plus de 4000 opérations de cataractes par année et 6000 examens de la vue. On y forme également de nombreux médecins (maliens et autres), des optométristes et des infirmiers spécialisés en ophtalmologie.

3-  J’en profite à nouveau pour les remercier au nom du responsable du Centre de formation en optométrie.

4-  Monsieur Dougnon a suivi la filière du génie optique avant d’entreprendre une formation prolongée en France dans le domaine de l’optique physiologique.

5-  Au sujet du Centre de formation en optométrie de l’IOTA, voir de plus

6-  Voir le compte rendu du double congrès auquel nous avons assisté en compagnie de M. Dougnon.  Voir cette seconde référence.

7- Le CECI est le principal canl de Coopération internationale pour les québécois. Il est basé à Montréal, est subventionné par l'ACDI et il recrute forme, orient et encadre les coopérants dans de nombreux projets sure les cinq continents.  L'auteur remercie chaleureusement le CECI, la revue L'Optométriste et le Cégep international pour le support qu'ils ont accordé à ce projet.



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